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L’Hégire

Par Samadi Nicolle

Programme Histoire 5e


Sommaire

Présentation du sujet

L’Hégire, 622, un événement fondateur

Dans les grandes traditions monothéistes, l’ère a pour origine un événement fondateur : création du monde dans l’ère juive, fixée à – 3761 (E.C.) selon les données de l’Écriture ; naissance de Jésus, an l du calendrier chrétien ; Hégire de Muhammad dans l’ère musulmane.

L’Hégire marque le début de l’ère islamique. Cet évènement est un épisode essentiel de la biographie de Muhammad. Il correspond à son émigration et à celle de ses premiers adeptes, qui abandonnèrent La Mekke, vie natale de Muhammad, pour s’installer dans l’oasis de Yathrib à environ 400 km au nord. Le consensus des traditions islamiques et des historiens situe l’émigration en 622. Selon la tradition musulmane, le choix de cette date inaugurale de l’ère islamique aurait été accompli en 638, sous le règne du deuxième calife ‘Umar (Omar). La nécessité d’adopter un calendrier commun se serait imposée dès les premiers temps de la conquête, à la fois pour des raisons identitaires, fiscales et administratives. La date de 638, donnée par la Tradition a été acceptée par al Bîrûnî, grand astronome d’origine persane (m. 1048), elle serait confirmée par une pièce de monnaie datée de l’Hégire, émise à Damas.

Les circonstances de l’Hégire

Les textes classiques de la tradition islamique présentent l’Hégire du Prophète humilié comme une fuite secrète, provoquée par les persécutions des Quraysh. Cette interprétation est celle, en particulier de la Sîra et des grands historiens musulmans (al-Tabarî). Cependant, quelques textes arabes du XVIe siècle associent le départ de Muhammad et de ses compagnons à un compromis diplomatique entre des tribus de Yathrib qui réclament la venue de Muhammad et les clans mekkois des Quraysh.

Evénement associé à de grands changements

Dans la vision post-coranique, l’installation des « émigrés » et de Muhammad au milieu de tribus juives et arabes revêt très tôt une importance considérable dans les domaines, religieux et politique.

Des changements dans le style et le contenu du message coranique

Les spécialistes du corpus coranique distinguent le Coran mekkois et le Coran médinois selon les types de versets. Les versets reçus pendant les dix années de prédication à La Mekke se caractérisent par des appels à la conversion et à la rupture avec les Mekkois obstinés dans leur refus du nouveau message. Ils contiennent aussi des proclamations de foi, le rappel des grands prophètes depuis Adam. Les versets classés comme médinois sont surtout des prescriptions religieuses (prières, Zakât, pèlerinage…), des énoncés juridiques et des règles de vie sociale. L’ordonnancement du texte coranique suivant ce critère spatio-temporel est considéré par certains spécialistes comme « arbitraire » (Stefan Wild, 1993), il répondrait à la nécessité de justifier l’abrogation de certains versets.

Muhammad, chef de communauté et chef de guerre

La classification des versets traduirait le changement de mission de Muhammad : de simple prêcheur mekkois rejeté, il devient à Médine le chef d’une jeune communauté constituée des premiers émigrés, les Muhâdjirûnet des Médinois qui les rejoignent, les Ansâr. Ces circonstances nouvelles conduisent une petite secte à vivre selon de nouvelles normes politiques et sociales, sous la conduite d’un seul chef, Muhammad qui continue à recevoir et à transmettre le « message ». Avec l’Hégire, pour la plupart des islamologues occidentaux, l’expérience médinoise devenait la matrice d’un État idéal « politico-religieux » autour de Muhammad, «  dirigeant idéologique qui définissait les dogmes, les rites et les institutions en vertu de l’inspiration divine et le dirigeant politique » (Maxime Rodinson). Coupés de leurs racines territoriales et familiales, privés des bases économiques qui assuraient leur subsistance à La Mekke, les « Émigrés » sont contraints de se tourner vers les razzias, sources de butin. Les expéditions visèrent en particulier les caravanes mekkoises (Badr, 624).

Une rupture temporelle

L’Hégire marque le passage du temps de l’ignorance Djâhiliyyaà celui de l’islam, qui engage les adeptes dans la Voie droite et la Vérité.

L’Hégire à la lumière des traditions yéménites

Joseph Chelhod (1919-1994), anthropologue, arabisant, spécialiste de l’Arabie pré-islamique et du Yémen, réinterprète l’Hégire de Muhammad (L’Arabie du Sud. Histoire et civilisation, Maisonneuve et Larose, vol. 3, 1985) en examinant les traditions d’hospitalité des tribus yéménites. Aujourd’hui encore, les tribus du Yémen ont un gros bourg fortifié nommé hidjra, lieu sacré qui garantit à ceux qui s’y réfugient, la paix et la sécurité. Le terme s’applique aussi à des émigrés jouissant d’un grand prestige religieux. Ils exercent dans la tribu d’accueil un rôle de conciliateurs lors des combats. Ces données anthropologiques permettraient de mieux comprendre l’accueil réservé à Muhammad et à ses compagnons par les tribus arabes de Yathrib à « majorité sudiste » (voir tableau ci-dessous), conformément à une tradition sacrée d’asile.

Le champ sémantique du terme Hégire

L’Hégire, dans les domaines religieux et politiques, recouvre une palette de significations, qui s’appuient sur des citations coraniques. Elles relèvent toujours de la sémantique de l’attente et ont varié avec les temps et les lieux (Dale F. Eickelman et James P. Piscatori, 1990).

Connotations religieuses

L’Hégire est une réponse individuelle ou collective aux persécutions religieuses, aux violations de la liberté religieuse. Au sens spirituel, il apparaît comme une preuve de la foi exposée aux souffrances, ou un mouvement de l’âme qui échappe à la corruption pour atteindre la pureté. Dans le discours soufi, l’Hégire est la métaphore de la migration spirituelle, individuelle et intérieure sur le modèle de l’Hégire du Prophète.

La doctrine et l’idéologie de l’Hégire

L’hidjra ne figure pas comme catégorie dominante des grands ouvrages de la tradition islamique (hadîths, commentaires du Coran, fiqh, théologie…). Cependant, la littérature des fatwâ et les principaux ouvrages juridiques prônent l’hégire du domaine du « dâr el - Kofr » (domaine des « mécréants » ou des « infidèles » ) au « dâr el - Islâm » (domaine de l’islam). Cependant, les grands juristes des écoles de droit ne sont pas unanimes dans leur interprétation de l’obligation d’émigrer. La doctrine, très variable, montre une grande capacité d’adaptation aux contextes.

À la fin du XVIIIe siècle en pays haoussa, un Peul de l’actuel Nigéria du nord, le sheikh 'Uthmân dan Fodio (m. 1817), reformule la doctrine de l’hidjra et mène le djihâd contre le syncrétisme religieux et la corruption des dominants impies. De 1850 à 1914, l’hidjra conduit près de sept millions de musulmans à émigrer de la Russie et des Balkans vers les provinces d’Asie de l’Empire ottoman. Lors des luttes contre la colonisation, l’hidjra devient un concept mobilisateur.

Dans l’idéologie de groupes extrémistes contemporains (Pakistan, Égypte), l’hidjra est l’expression de « l’identité » islamique, elle vise à contraindre les « vrais » musulmans à quitter un pays musulman corrompu ou à entrer en lutte (djihâd) pour restaurer l’islam dans toute sa pureté. L’interprétation moderne de l’hidjra peut aussi encourager l’émigration pour des raisons économiques (Mourides du Sénégal) ou idéologiques avec l’émergence d’une nouvelle élite d’intellectuels musulmans militants formés dans les universités occidentales.

Un thème emprunté par la poésie occidentale

Dans les poèmes « orientalisants » de Goethe, « L’Hégire » est le titre d’un poème et la métaphore de la fuite et de la libération : « Sauve-toi ; va dans le pur orient »

Éléments de cadrage

Le programme consacre 10% de son temps aux  « débuts de l’islam » et aborde « le personnage de Mahomet » à partir des récits de la tradition, fondements de l’islam.

Les manuels réservent une place mineure à l’Hégire, l’événement est mentionné le plus souvent dans une définition accompagnée d’une référence au calendrier islamique. En raison des conséquences religieuses et sociales de ce fait historique décisif et de sa présence dans la conscience musulmane, on pourrait s’appuyer sur l’Hégire, pour présenter deux moments de la vie de Muhammad. On remarquera qu’à rebours de la tradition scientifique qui emploie Muhammad pour désigner le Prophète des musulmans, la francisation classique en « Mahomet » est toujours la seule proposée dans le programme, mais elle n’a pas été reprise par tous les manuels de cinquième.

L‘Hégire, épisode majeur, articule deux étapes de la vie du prophète de l’islam. D’abord, la période mekkoise, lorsque Muhammad, Arabe d’un clan défavorisé, est en situation de rupture avec les évolutions de la société tribale de sa ville dominée par l’aristocratie des Quraysh. Il se présente aux Mekkois comme « inspiré » par la Divinité et délivre un « message ». Bien des versets du texte coranique expriment la violence des insultes et des quolibets des Mekkois à son égard. La période médinoise est celle de l’émigration. En quittant La Mekke, Muhammad et ses compagnons trouvent à Yathrib un milieu tribal propice à la prédication, leur communauté bientôt élargie aux clans ralliés, se territorialise et se fixe (habitations, création d’un marché…), elle développe de nouvelles règles de vie.

La configuration tribale de Médine à la veille de l’Hégire est assez bien connue (Michael Lecker, 1982).

Tableau des gens de Yathrib (al-Madîna) à l’époque de l’Hégire

Populations de Yathrib

tribus

situation

Des Arabes d’origine yéménite, les Banû Qaylah

Les Khazraj

Les Aws

Polythéistes, ils adorent des idoles (Bayt)

Contrôlent Yathrib

Tensions entre les deux groupes

Les Banû Isrâ‘îl ou « Judéens » : une dizaine de tribus dont trois sont concernées par le Pacte avec Muhammad.

Nadîr et Qurayzah vivent dans les villages fortifiés de la ville haute

Qaynuqa (forgerons, commerçants)

Nombreux

Force économique

Ont des armées et des fortifications

Prennent part dans les  hostilités qui opposent fréquemment  les groupes de Yathrib

La vie de la nouvelle communauté est marquée par un épisode bien connu : l’adoption d’un « Écrit », par lequel Muhammad qui se désigne comme nabî (prophète), établit un pacte ou charte, dont Allah est le garant. La charte est conclue entre les « affidés », terme proposé par Alfred-Louis de Prémare pour désigner les gens de Yathrib et les compagnons qui l’ont suivi. Ce document montre le rôle d’arbitre de Muhammad, il fixe les obligations réciproques des groupes sociaux de Médine ralliés à Muhammad. Des historiens (Michael Lecker, Maxime Rodinson) considèrent la charte comme le document de la première Umma. Connu sous le nom de « Constitution de Médine », le document est considéré comme authentique par les orientalistes, il aurait été conclu peu après l’Hégire, avant ou après la bataille de Badr.

La présentation de l’Hégire dans le cadre scolaire soulève des questions importantes. Comment traduire en français le terme arabe hidjra ? À Médine Muhammad avait-il déjà le statut de Prophète à l’égal des « Anciens » ? Peut-on considérer l’ « expérience de Médine » comme l’acte de naissance de la Umma et celui de la fondation d’un véritable État islamique ?

La traduction d’hidjra, latinisé sous la forme Hégire

L’interprétation traditionnelle (fuite du messager « chassé avec ses disciples ») reprise par l’historiographie occidentale antérieure au XXe siècle, est à rejeter. Malgré les études récentes, elle n’a pas disparu de nombreux ouvrages (manuels d’histoire, encyclopédies…) et de certains sites internet.

Dans la langue arabe pré-islamique, le terme hidjra est fortement connoté avec la signification de rupture, soit avec des liens de parenté, soit avec des formes d’association. Les historiens actuels considèrent que l’Hégire est une « émigration », un « expatriement » qui a été négocié avec les tribus des oasis de Yathrib, oasis dont le nom d’origine araméenne serait Medintâ. Avant l’installation à Yathrib, la décision d’émigrer aurait aussi conduit les premiers compagnons de Muhammad à établir d’abord des contacts avec une terre chrétienne, l’Abyssinie (selon la Sirâ).

L’Hégire, acte de naissance de la umma ?

La umma serait « la nouvelle communauté élue qui prend la place des Fils d’Israël » (Uri Rubin, 2000). Le grand islamologue Mohamed Arkoun a mis en garde contre le risque de simplification : la « umma de Médine n’est pas encore la « umma Muhamadienne, mythique, rêvée, objet d’une espérance terrestre et eschatologique commune à l’utopie islamique » (Humanisme et islam, Combats et propositions, Vrin, 2005, p. 259).

Umma est un terme coranique, il désigne le groupe qui « suit la voie droite ». Dans la tradition post-coranique il devient la métaphore de la communauté des croyants, quelles que soient les origines et les appartenances sociales.

L’expérience de Médine a été mythifiée

Muhammad aurait été d’abord un arbitre respecté, sur les bases des traditions tribales et non un véritable chef d’État alors que l’ « utopie » médinoise » interprète l’expérience médinoise comme le modèle de l’État théocratique. Ce point de vue est partagé par l’apologétique contemporaine et la plupart des islamologues et orientalistes. Avec l’installation à Médine, Allah devint la source de l’autorité, transférée à son « apôtre », « ce transfert détermina l’ensemble de l’histoire du gouvernement musulman et de la pensée politique musulmane » (Bernard Lewis).

Quelques repères historiques

  • Vers 570 : Naissance de Muhammad, année de l’Éléphant (al-Tabarî).

  • 622 : Pourparlers entre Muhammad et les gens de Médine connu sous le nom de Pacte d’Aqaba près de La Mekke.

  • Hégire : selon une tradition attribué à ibn ‘Abbas, jeune compagnon de Muhammad, l’Hégire « historique » aurait eu lieu le lundi 12 Rabî‘ al awwal (3è mois de l’actuel calendrier islamique), ce jour coïnciderait avec la naissance de Muhammad et son ascension nocturne, le mi‘râdj.

  • 624 : Bataille de Badr, expulsion des Banû Qaynuqa. Changement de la direction de la direction de la prière (qibla).

Textes de référence

Le Coran

Les références à l’Hégire, au sens large d’émigration et ses dérivés (muhâdjirûn) sont nombreuses (trente-et-une mentions). Seules dix-neuf d’entre elles concernent l’émigration principalement dans « la voie de Dieu ». La tradition exégétique en a repris dix-sept pour désigner l’émigration à Médine. Le terme coranique est aussi en relation avec la migration, l'exil, l'arrachement des prophètes à un peuple, Noé (29, 13-14), Abraham (19, 47-50; 60, 4), Loth (29, 25), Moïse (7, 100-102), et avec celle de Muhammad, « banni », traité d' « imposteur », contraint de « sortir » pour échapper à la violence des gens de sa tribu.

Parmi les versets les plus connus, on pourra citer (trad. Kasimirski), un verset célébrant l'émigration dans la voie de Dieu (hégire au sens général, 4, 101) et un verset lié à l'hégire à Médine (8, 73).

« Celui qui abandonnera son pays pour la cause de Dieu trouvera sur la terre d'autres hommes forcés d'en faire autant; il trouvera des biens en abondance. Pour celui qui aura quitté son pays pour embrasser la cause de Dieu et que la mort viendra surprendre, son salaire sera à la charge de Dieu, et Dieu sera indulgent et miséricordieux ». (4, 101)

« Les croyants qui auront abandonné leurs foyers pour combattre de leurs biens et de leurs personnes dans la voie de Dieu, ceux qui ont donné asile au Prophète et l’ont assisté dans ses œuvres, seront regardés comme parents les uns des autres. Ceux qui ont cru mais qui n’ont point émigré, ne seront point compris dans nos relations de parenté, jusqu'à ce qu’eux aussi ils quittent leurs foyers ». (8, 73).

La « Constitution de Médine »

Des versions de ce document composite et de langue archaïque, sont conservées dans la Sîra et des textes du IXe siècle. Le texte connu sous le nom de « Constitution de Médine » se désigne lui-même par terme arabe sahîfa. Il conviendrait de rejeter le terme anachronique de « constitution » et de désigner ce document par accord, charte ou pacte. Les quarante-sept points de ce texte important sont reproduits dans l’ouvrage de Montgomery Watt, Mahomet (1989), p. 474-479. Pour une présentation détaillée de « la charte de Yathrib dans le hadîth », on se référera à Alfred-Louis de Prémare (2002), p. 398 et suiv.

La Sîra

La Sîra développe longuement plusieurs épisodes de l’Hégire. On les trouvera dans la traduction française littérale d'Abdurrahmân Badawî, sous le titre Ibn Ishâq, Muhammad, tome 1, éditions al-Bouraq, Beyrouth, 2001 ; la forme la plus accessible et condensée est celle de Mahmoud Hussein, Le prophète de l’islam raconté par ses compagnons, Paris, Grasset, 2005 au chapitre « l’Hégire », p. 517-529.

L’historiographie occidentale

Victor Duruy (1811-1894), est l'auteur de nombreux manuels scolaires. Son Histoire du Moyen Âge a été rééditée plusieurs fois.

« Mahomet avait perdu, en 619, son protecteur Abou-Taleb ; il avait perdu aussi Khadidjah (…). Privé de ces appuis, il en chercha au-dehors. Les habitants de Yathrib, depuis longtemps rivaux de ceux de la Mecque, lui offrirent un asile ; il se rendit dans cette ville, en 622, pour échapper aux persécutions des Coreischites. Cette année fameuse, parce qu’elle est la première de l’ère des musulmans on l’appelle l’année de l’hégire ou de la fuite. Quant à Yathrib, elle prit dès lors le nom de Ville du prophète Médinat-al-Nabi ».

Histoire du Moyen Age  depuis la chute de l'Empire d'Occident jusqu'au milieu du Xe siècle, 2e éd. Paris, Hachette, 1864, chap. VI, « Mahomet », p. 82-83.

Ce texte offre un condensé des connaissances d’un étudiant en lettres dans la seconde moitié du XIXe siècle, il s’inspire des récits de la Sîra notamment des circonstances tragiques de l’année 619, durant laquelle Muhammad aurait perdu deux appuis précieux, celui de son oncle et de sa première épouse.

Bernard Lewis, historien, arabisant, orientaliste américain reconnu, a consacré un grand nombre d’ouvrages à l’islam. Dans Les Arabes dans l’Histoire, Paris, Aubier« Histoires », 1993, p. 53, il présente l’ « installation à Médine comme :

« un événement décisif. Les Qurayshites ne firent aucune tentative sérieuse pour s’y opposer : Mahomet partit sans encombres. Il invita ses disciples à partir plutôt qu’il ne leur ordonna, et lui-même resta jusqu’au bout à La Mecque, partiellement sans doute pour arriver à Médine non comme un hors-la-loi solitaire et persécuté, mais comme le chef d’un groupe bien défini (…). La capacité de Mahomet à jouer le rôle d’arbitre dans les querelles intestines joua certainement un rôle important : il apportait non seulement une religion nouvelle, mais aussi la sécurité et une certaine discipline sociale ».

Travail interdisciplinaire, le calendrier hégirien et les sciences

Le calendrier qui gère le temps de tout groupe social, est un lien social majeur et le temps institué exerce un pouvoir de contrainte. Tout groupe social marque son attachement à un calendrier spécifique. La régulation du temps est aussi une affaire de pouvoir, comme le rappelle le terme latin calende, premier jour du mois dont la « proclamation » était officielle. En islam le « temps nouveau » s’est imposé à la nouvelle communauté des soumis.

Lorsque les dates sont données par rapport à l’Hégire, elles sont suivies du sigle A. H (année hégirienne). Le premier jour de la nouvelle ère islamique correspond au 16 juillet 622 du calendrier grégorien. Les premiers Émigrés auraient quitté La Mekke en juillet mais Muhammad ne serait arrivé à Yathrib qu’en septembre.

Dieu, maître du temps

D’après la Genèse et le Coran, en créant les luminaires des cieux, Dieu a fixé le calendrier. Dans le judaïsme, le temps assigné aux hommes commence avec la création du monde et les juifs remercient solennellement le Créateur « d’avoir soumis les cieux à une loi immuable ». Les musulmans le glorifient de l’avoir soumis à ses décrets et toute atteinte au calendrier institué par Dieu est une insoumission.

Les versets coraniques rappellent l’institution des douze mois depuis la création du monde

« Le nombre de mois, auprès d'Allah, est de douze mois, dans la prescription d'Allah, le jour où Il créa les cieux et la terre. Quatre d'entre eux sont sacrés* : telle est la religion droite. Durant ces mois, ne faites pas de tort à vous-mêmes. » (9,36-37)

La lune, étalon du temps

Comme de nombreux calendriers cosmiques anciens, le temps de d’islam est réglé par la lunaison. Il semblerait que les Arabes avant l’islam aient eu un calendrier luni-solaire. Pour mesurer le temps, le soleil, shams, divinité féminine des Arabes avant l’islam a été évincé par lune promue « régulateur des actes canoniques » (Louis Massignon). La lune ancienne divinité masculine suprême a été préférée au soleil.

« Il a fait du soleil une clarté, et de la lune une lumière et il lui a fixé des phases pour que vous sachiez compter les années et calculer les dates » (10, 5).

Le Hilâl est l’emblème de nombreux drapeaux de pays musulmans : Algérie, Chypre du Nord, Malaisie, Mauritanie, Pakistan, Tunisie, Turquie… La pleine lune est associée à « la nuit de la Destinée »(Laylat al-qadar) fêtée le 26/27 du mois de ramadân. Les musulmans célèbrent la nuit de la première révélation au cours du Coran est « descendu » sur le cœur du Prophète « pour servir de direction aux hommes » (2, 181).

Le temps calendaire

Pour certaines sociétés, l'établissement du calendrier est un acte politique et religieux important. Dans la Chine impériale, et jusqu'en 1911, le nouveau souverain promulgue un calendrier. La mesure du temps est confiée à un corps d'experts, dans l’Antiquité romaine, les Pontifes, et en islam à des  savants et des astronomes.

Le calendrier musulman est dit synodique, car il est callé sur le temps nécessaire à une planète pour revenir en conjonction avec le soleil. La lune met 354 jours 8 heures 48 minutes et 36 secondes pour revenir en conjonction avec le soleil .L’année est divisée en 354 jours et 12 mois, distribués en alternance entre les mois de trente jours et les mois de vingt-neuf jours. Le premier croissant de lune annonce le début du mois Selon la tradition son apparition doit être constatée par deux « témoins de l'instant ». Les noms des mois sont liés aux activités saisonnières, par exemple safar (deuxième mois de l’année) « les chamelles sont pleines » ; radjâb (7e mois) « sacrifice du chameau ».

Sélection iconographique

Les images sur l’Hégire sont peu représentées dans l’iconographie islamique. On retiendra les principaux thèmes : la « fuite » près de La Mekke, avant l’émigration définitive et l’accueil triomphal reçu dans la future Médine.

Les « fugitifs » dans la caverne

Un célèbre épisode de l’Hégire puisé dans la Sîra raconte, qu’informé par l’ange Gabriel du projet des Mekkois déterminés à l’assassiner, Muhammad s’enfuit, accompagné d’Abû Bakr. Les fugitifs se réfugient dans une caverne proche de La Mekke, où, le jour, un serviteur vient faire paître les moutons. Le matin le berger redescend avec le troupeau pour effacer les traces du fils d’Abû Bakr venu de nuit, informer les réfugiés. Les émissaires dépêchés par les Mekkois pour s’emparer du Prophète, renoncent à pénétrer dans la caverne dont l’entrée est protégée par une miraculeuse toile d’araignée et un nid. L’anecdote très populaire dans les sociétés musulmanes, s’inspire d’un hadîth, elle est racontée par Armand-Pierre Caussin de Perceval, orientaliste et arabisant (1795-1871), Essai sur l’Histoire des Arabes… T. 3, 1848, p. 13 :

[S’approchant de la grotte, les poursuivants] « remarquèrent devant l’étroit passage qui y donnait entrée, un nid dans lequel une colombe une colombe avait déposé ses œufs, et virent le passage fermé par des toiles d’araignée. Ils se dirent entre eux : « si quelqu’un s’était introduit ici, ces œufs de colombe seraient cassés, ces toiles d’araignées seraient rompues » et ils s’en allèrent ».

  • Miniature BnF

 

Reproduite dans l’album destiné à un jeune public de Dziri Radhia, Verrechia Nicole, Mahomet et l’islam, Paris, Mango Jeunesse, 2003 consacre une double page à l’Hégire (p. 26-27), et donne le récit anecdotique simplifié et une illustration du récit du refuge dans la caverne (Miniature de la BnF, reproduite p. 27).

  • Satan vêtu de bleu indique aux Mekkois la caverne des fugitifs. http://www.oocities.org/khola_mon/Image18.JPG

  • Carte postale en couleurs des années 1920 ou 1930 « Mohammed's Flight from Mecca in 622 AD »; Collection privée.

 Image1

« La chamelle du Prophète »

Selon la tradition, lors de leur « fuite », on apportait de La Mekke du lait des chamelles du troupeau d’Abû Bakr pour nourrir Muhammad et Abû Bakr. Muhammad achète une chamelle à Abû Bakr, et se rend à Yathrib sur cette monture.

Une miniature très connue extraite d’un manuscrit de L’Histoire universelle de Rashîd al-Dîn illustre cet épisode. L’auteur de l’ouvrage monumental (1315) est originaire d’une famille juive de Perse, convertie à l’islam, il exerça de hautes responsabilités dans le grand centre de culture de Tabriz. Quelques feuillets ont été conservés à la bibliothèque de l’université d’Edimbourg ainsi que soixante-dix miniatures. La revue TDC « Le Temps des califes » n° 583, en donne une reproduction.

Image2

Bibliographie

Cartographie

Carte de Médine, topographie, localisation des tribus, Montgomery Watt, Mahomet, Payot, p. 393.

Ouvrages

Amir-Moezzi Mohammad Ali (dir), Dictionnaire du Coran, Paris, Laffont, 2007.

Chenet François, Le Temps : temps cosmique, temps vécu, Paris, Armand Colin, 2000.

De Prémare Alfred-Louis, Les fondations de l’islam. Entre culture et histoire, Paris, Seuil, 2002.

Encyclopédie de l’islam, «  al-hidjra » (EI2), Leyden,  Brill, 2005.

Lecker Michael, Jews and Arabs in Pre-and Early Islamic Arabia, GB, USA, Ashgate Publishing, 1998.

Lewis Bernard, Les Arabes dans l’histoire, 2e éd. Paris, Aubier « Histoires », 1993.

Samadi Nicolle, Islams, islam. Repères culturels et historiques pour comprendre et enseigner le fait islamique, Créteil, Scérén, « Histoire des religions », CRDP de Créteil / CDDP du Val-de-Marne, 2003. Un dossier d’activités sur le calendrier islamique destiné aux élèves de 5e est proposé dans la brochure.

The Oxford Encyclopedia of the Modern Islamic World; vol. 2, New York, Oxford, 1995.

Watt William Montgomery, Mahomet, Paris, Payot, 1989.

NUAGE DE MOTS-CLEFS
Lexique : Ansâr, Djâhiliyya, Fatwâ, Quraysh, Sahîfa, Sîra, Muhâdjirûn, Mi’râdj, Qibla, Umma, Zakât, Hilâl
Domaines religieux : Islam
Guide des ressources : Enseignement : Histoire, Enseignement : Synthèses et applications pédagogiques

Référence du document

« Samadi Nicolle, L’Hégire » , 2011 , IESR - Institut Européen en Sciences des Religions , mis à jour le: 16/12/2016, URL : http://www.iesr.ephe.sorbonne.fr/ressources-pedagogiques/fiches-pedagogiques/lhegire

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