IESR - Institut européen en sciences des religions

[rubriqueaplat]: Religions et sacralités en révolution de 1789 à nos jours. Colloque IESR

[document]: Document IESRChiisme et révolution : la révolution iranienne était-elle islamique ?

Yann Richard (Université Paris 3)

Quand l’expérience d’émancipation politique entreprise par les Iraniens au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, avec la nationalisation du pétrole, a été brusquement arrêtée le 19 août 1953, le pays a été plongé, sous la protection américaine, dans une torpeur étouffante. Aucune critique et aucune alternance politique n’étaient plus possibles, les élections étaient entièrement manipulées, la presse était aux ordres, la liberté d’expression avait disparu.

Parmi les forces de contestation qui réussirent à vaincre cet étouffement, on peut citer les groupes révolutionnaires marxistes léninistes ou islamo-marxistes qui n’hésitèrent pas à passer à l’action violente (assassinats de personnalités, préparation à la guérilla urbaine, formation idéologique, etc.). La société iranienne avait du mal à s’y reconnaître, mais les jeunes intellectuels, fascinés par les exemples tiers-mondistes, par la guerre du Viêt-Nam, par la résistance palestinienne, par les mouvements maoïstes ou par la révolution cubaine et ses émules en Amérique latine, se sont parfois engagés par idéal romantique dans ces mouvements révolutionnaires.

Une autre voie fut ouverte en 1963 par l’âyatollâh Khomeyni qui s’affronta directement au régime impérial en entraînant avec lui une forte mobilisation populaire. Exilé en Turquie puis en Irak à partir d’octobre 1964, il développa une idéologie radicalement hostile à l’idée démocratique moderne, qui reposait sur un concept de la jurisprudence chiite auquel il donna une dimension politique, le pouvoir du juriste-théologien (velâyat-e faqih). Ceux qui connaissaient ses idées étaient ses anciens élèves des écoles théologiques de Qom (120 km au sud de Téhéran) et quelques intellectuels occidentalisés qui restaient proches de l’islam clérical.

La mobilisation révolutionnaire, à partir de 1977, fut alimentée par les deux courants décrits ci-dessus, mais elle fut recouverte par la prise de parole d’intellectuels libéraux (et laïcs) qui profitaient du climat nouveau qui a prévalu après l’élection à Washington du président démocrate Jimmy Carter qui avait fait du respect des droits de l’homme partout où s’exerçait l’influence américaine l’un des thèmes de sa campagne. Le Shah était en outre déstabilisé par son cancer lymphatique (qui l’emporta en 1980) dont personne, même dans son entourage familial n’avait connaissance.

Les causes économiques et sociales du mécontentement donnaient également une dimension revendicative qui n’avait rien a priori de religieux : le boom pétrolier de 1973 avait créé une surchauffe des investissements et les infrastructures existantes (routes, ports, logements urbains, électricité, eau courante, encadrement éducatif) n’arrivaient pas à suivre l’immensité des nouveaux besoins.

Les premières lettres ouvertes d’intellectuels qui demandaient le respect des libertés individuelles et des droits de l’homme, les grèves de prisonniers politiques dans les prisons, les manifestations urbaines de plus en plus fréquentes prenaient parfois comme thème ou comme prétexte des thèmes religieux. L’âyatollâh Khomeyni, pris à partie stupidement par un article polémique publié le 8 janvier 1978, devint progressivement la figure centrale de la contestation révolutionnaire, mais au début la plupart des Iraniens avaient oublié qui il était (ou ne l’avaient jamais su, pour les plus jeunes) et très peu de gens avaient lu son petit livre sur le Gouvernement islamique. Inversement, l’intellectuel moderne, tiers-mondiste et musulman qui mourut en juin 1977, Ali Shari’ati, dont les œuvres étaient soudain libérées de l’interdiction, connaissait un succès immense : on y trouvait l’idée d’un islam politisé mais non clérical et les ayatollahs en déconseillaient généralement la lecture.

Le malentendu sur la nature du soulèvement populaire de 1978-79 a duré pendant toute la révolution et ne fut vraiment explicité qu’après l’été 1979 : un référendum avait, avec une écrasante majorité, accepté l’appellation République islamique (plutôt que « populaire », « démocratique » ou tout simplement « iranienne »). Mais les membres de l’Assemblée constituante élus au suffrage universel furent dominés par quelques clercs khomeynistes qui coiffèrent la constitution, d’inspiration démocratique et progressiste, d’un super-pouvoir religieux clérical directement issu de la pensée de Khomeyni.

On examinera ces contradictions notamment en analysant le texte de la Constitution adoptée en 1979 et revue en 1989. Trente et quelques années plus tard, peut-on dire que le concept de « république islamique » est beaucoup plus clair ? La révolution iranienne était-elle islamique ?

Yann Richard (professeur émérite, Université Sorbonne Nouvelle-Paris 3)

Bibliographie :

Azadeh Kian-Thiébaut, La République islamique d’Iran. De la maison du Guide à la raison d’État, Paris, Michalon, 2005

Farhad Khosrokhavar et Olivier Roy, Iran, comment sortir d’une révolution religieuse, Paris, Seuil, 1999

Michel Potocki, Constitution de la République islamique d’Iran (1979-1989), Paris, L’Harmattan, 2004

Yann Richard, L’Iran de 1800 à nos jours, Paris, Flammarion, 2009

Yann Richard, L’islam chiite, croyances et idéologies, Paris, Fayard, 1991

Ahmad Salamatian et Sara Daniel, La Révolte verte. La fin de l’islam politique ?, Paris, Delavilla, 2010

Référence du document

« Chiisme et révolution : la révolution iranienne était-elle islamique ? », IESR - Institut européen en sciences des religions, mis à jour le : 24/05/2012, URL : http://www.iesr.ephe.sorbonne.fr/index6791.html