Religions et sacralités en révolution de 1789 à nos jours. Colloque IESR
Document IESRL’URSS : un pays de « Sans Dieu » ?
François-Xavier Nérard (Université de Bourgogne)
L’URSS est restée dans l’histoire et dans les représentations un pays de « Sans Dieu ». Dominent les images, produites le plus souvent par le régime lui-même, de destructions d’églises, de persécutions de croyants, de musées de l’athéisme. Ces représentations sont d’ailleurs largement reprises par les contempteurs du « socialisme réel ». Cette communication cherchera à interroger l’origine et la réalité de telles représentations dans un pays où, après 20 ans de propagande et de violences antireligieuses, 57% de la population se dit encore croyante lors du recensement interdit de 1937 !
Plutôt que de proposer une histoire institutionnelle des Églises et des religions en URSS, nous réfléchirons à cet objectif proclamé de disparition de tout dieu sur le territoire soviétique. Le modèle totalitaire qui proclame le contrôle absolu sur l’individu, y compris dans les domaines les plus intimes est-il pertinent ? De quelle autonomie disposent les Soviétiques ?
Les temps de la violence politique dans l’espace russe et soviétique (guerre civile jusqu’en 1922, collectivisation au début des années trente, Grande terreur de 1937-1938) s’accompagnent de violences antireligieuses : attaques contre les institutions, destructions d’édifices cultuels, violences contre les serviteurs des cultes, lutte contre les pratiques. Même s’il importe de nuancer ce tableau en distinguant le sort réservé aux différentes religions, frappées de façon relativement différenciée, le projet de la création d’un pays de « Sans Dieu » est manifeste. Soutenue par certains Soviétiques, notamment les plus jeunes, cette offensive se heurte pourtant à une résistance certaine d’une partie importante de la population qui contraint le chercheur à traquer cette permanence bien au-delà des discours et des actes publics.
Une rupture majeure est introduite pendant la Grande Guerre patriotique (la Seconde guerre mondiale). Pour mener sa guerre, Staline ne va pas hésiter à rompre avec les logiques précédentes et permettre la renaissance de l’Église orthodoxe officielle. Cette politique connaît son apogée lorsqu’un nouveau patriarche de l’Église orthodoxe est élu en 1943 à l’initiative du pouvoir stalinien. La période de la Guerre est ainsi un moment fondamental de l’histoire de la religion en Union soviétique. Il faut néanmoins s’interroger sur les conséquences de cette renaissance institutionnelle orthodoxe sur les pratiques.
La période khrouchtchévienne est celle du « dégel » : dans de nombreux domaines, la vie des Soviétiques devient plus libre. Pourtant, le retour aux sources du léninisme que promeut le nouveau premier secrétaire se traduit par un net durcissement de la politique antireligieuse. De nouveaux monastères sont fermés, la propagande antireligieuse est relancée, notamment au moment du vol dans l’espace de Iouri Gagarine. La laïcisation de la société soviétique est alors indéniable. La pratique religieuse recule, notamment pour les nouvelles générations, mais le phénomène est-il spécifiquement soviétique ? Pourtant, et la tendance se renforce sous Leonid Brejnev, la religion, ses hommes, ses pratiques et ses valeurs, deviennent l’un des vecteurs de la dissidence. Pratique religieuse et opposition politique se mêlent, alors même qu’une Église orthodoxe officielle persiste.
Les ambiguïtés de la période soviétique sont pourtant passées sous silence au moment où l’Union soviétique s’effondre. Les acteurs religieux trouvent, dans les persécutions passées, une nouvelle légitimité. Hésitante dans les premières années de la Russie indépendante, la pratique religieuse s’affirme. L’Église orthodoxe est désormais un acteur politique et social majeur de la nouvelle Russie. Pour autant, la société russe contemporaine est bien plus que le simple négatif d’une société « Sans Dieu » que l’Union soviétique n’a, au final, jamais été. Les traces et les vestiges du passé soviétique, dans toute sa complexité, sont bien présents.
François-Xavier Nérard (Université de Bourgogne)
Bibliographie :
Sheila Fitzpatrick, Le Stalinisme au quotidien, Paris, Flammarion, 2004
Steven Minner, Stalin’s Holy War. Religion, Nationalism, and Alliance Politics (1941-1945), Berkeley, University of California Press, 2003
Kathy Rousselet, « L’Église orthodoxe dans l’espace soviétique des années soixante à nos jours », dans J.M. Mayeur, C. et L. Pietri, A. Vauchez, M. Venard (eds), Histoire du christianisme (XIII), Paris, Desclée, 2000, p. 427-470