IESR - Institut européen en sciences des religions

[rubriqueaplat]: Religions et sacralités en révolution de 1789 à nos jours. Colloque IESR

[document]: Document IESRLe nazisme fut-il une religion ?

Johann Chapoutot (Université Grenoble II)

On peut expliquer le succès du nazisme dans les années 30, notamment chez des élites intellectuelles qui ne furent pas qu’allemandes, par le fait qu’il répondait à des questions posées à l’Europe par les mutations anthropologiques qu’elle connaît depuis le XIXe siècle : urbanisation, mesure du temps, travail salarié et crises économiques, mais aussi désaffiliation et déliaison, mort de masse (Grande guerre) et sécularisation galopante. Le nazisme sut se faire entendre de ses contemporains en proposant une religiosité qui faisait l’économie d’une religion jadis dominante (les confessions chrétiennes) en voie de déprise avancée. Au niveau le plus superficiel, il a utilisé les artifices rituels du christianisme, tout en assumant, et en théorisant, cet usage instrumental voué à la manipulation des masses. Plus profondément, cependant, il est devenu clair, au cours des années 30 (mais après des hésitations jusqu’en 1933 au moins) que le christianisme devait disparaître en tant qu’aliénation judéo-chrétienne de la race nordique. Pour s’y substituer, et pour répondre aux attentes de sens des contemporains, le nazisme élabora peu à peu un discours religieux qui offrait :

  • Un lien entre la vie et la mort (dotation de sens et consolation) ainsi qu’un lien entre les vivants et les morts (pour permettre le travail de deuil, notamment des morts de la Grande guerre, et des guerres à venir).

  • Un lien entre les vivants (un corpus de normes).

  • Une transcendance, mais immanente, celle du sang et de la race.

  • Une eschatologie double : celle, positive et rétributrice, de l’utopie raciale et celle, négative et punitive, de la catastrophe biologique.

C’est à la découverte de cette religiosité nazie que cette communication invite.

Johann Chapoutot (Maître de conférences en Histoire contemporaine à l'Université Grenoble II, Membre de l'Institut Universitaire de France)

Bibliographie :

Götz Aly, Susanne Heim, Les Architectes de l’extermination, Paris, Calmann-Lévy-Mémorial de la Shoah, 2006

Edouard Conte, Cornelia Essner, La Quête de la race. Une anthropologie du nazisme, Paris, Hachette, 1995

Christian Ingrao, Croire et détruire, Paris, Fayard, 2010

George Lachman Mosse, Fallen Soldiers.Reshaping the Memory of the World Wars, New York et Oxford, Oxford University Press, 1990, trad. fr. De la Grande Guerre au totalitarisme. La brutalisation des sociétés européennes, Paris, Hachette

Fritz Stern, Dreams and Delusions, New York, 1987, trad. fr. Rêves et illusions. Le drame de l'histoire allemande, Paris, Albin Michel, 1989

Référence du document

« Le nazisme fut-il une religion ? », IESR - Institut européen en sciences des religions, mis à jour le : 24/05/2012, URL : http://www.iesr.ephe.sorbonne.fr/index6787.html