IESR - Institut européen en sciences des religions

[annuairemedias]: Religions d'Afrique

[compte-rendu]: Compte-rendu d'ouvrageHENRY Christine, Les îles où dansent les enfants défunts. Age, sexe et pouvoir chez les Bijogo de Guinée Bissau, Paris, CNRS éd., éd. de la MSH (« Chemins de l'ethnologie »), 1994, 214 p.
Bibliographie, glossaire, index, fig., tabl., cartes

[Compte rendu de Marie Daugey]

Biographie(s) :

Résumé

Cet ouvrage est consacré à l'étude de l'organisation sociale et religieuse des Bijogo, qui vivent dans l'archipel des Bijagos, au large de la Guinée Bissau. Dans une première partie qui retrace l'histoire de ce peuple depuis le XVe siècle, C. Henry montre notamment que « l'ethos guerrier » qui a fait sa réputation, a été renforcé par les contacts anciens et continus avec les Européens dont la présence a encouragé la revente d'esclaves, les activités de piraterie et de guérilla. Elle développe ensuite une étude monographique d'un village de l'île de Canhabaque. Elle présente une pratique rituelle atypique : les femmes sont régulièrement possédées par les âmes errantes d'hommes qui sont morts avant d'avoir pu être initiés.

La notion d'orebuko est au cœur de l'activité rituelle des Bijogo. Elle désigne diverses entités : une force de vie présente en tout être vivant, les âmes des morts, mais aussi des puissances intermédiaires entre Dieu et les hommes, ayant la forme de fétiches fabriqués ou d'objets naturels. Lorsqu'une personne meurt, son orebuko est censé rejoindre l'au delà. Or, l'orebuko d'un homme mort avant d'avoir été initié est trop faible : il ne parvient pas à quitter le monde des vivants et se mue en « revenant » persécuteur. Il est du ressort des femmes d'assurer l'initiation post mortem de ces revenants par le biais de séances de possessions qui les transformeront en entités bénéfiques.

L'analyse du cycle rituel ŋubir kusina, « honorer les anciens » qui est « la loi même » de la société, donne accès à la compréhension de ce culte de possession. Ce cycle répartit les hommes en classes d'âge qui franchissent quatre étapes rituelles (ou échelons) sur trente ans. Il comprend une initiation inculquant la résistance à la douleur et la soumission aux anciens. Le troisième échelon est celui des guerriers : comme « ensauvagés », ses membres vivent en forêt, n'ont pas de contacts avec les femmes. Dix ans plus tard, ils accèdent au dernier échelon : ils rentrent au village où ils deviennent à leur tour initiateurs et pères. Mais se faire initier et devenir soi-même initiateur a d'autres effets : cela permet d'accroître sa force vitale, son propre orebuko.

L'orebuko d'une femme est « naturellement » plus fort que celui d'un homme ; il n'a pas besoin de l'initiation pour atteindre l'au delà. C'est leur capacité à enfanter qui confère aux femmes cette force et les désigne comme initiatrices des revenants. Par la possession, elles mettent au monde une deuxième fois ces défunts : « elles engendrent des “dieux” qui parlent par leur bouche et agissent par leur corps ». Parallèlement au cycle masculin, les rites féminins de ŋubir kusina s'étalent sur vingt ans. Les femmes font des offrandes aux arebuko initiés autrefois par les aînées, elles accomplissent des retraites en forêt où on leur enseigne les chants et danses des défunts. Ces rituels sont l'occasion d'une double initiation : celle des femmes, qui font l'apprentissage de la possession, et celle des revenants.

La fin de l'ouvrage traite des règles matrimoniales, puis des représentations liées au roi et à la prêtresse du village : la dyade roi/prêtresse permet de penser le temps (historique/anhistorique), l'espace (intérieur/extérieur) et l'articulation des deux.

Points forts

  • À partir de descriptions extrêmement vivantes et détaillées, cet ouvrage fait entrer le lecteur dans la complexité d'un système social et religieux où seul un long travail sur les vivants permet de gérer le voyage et le destin des morts.

  • L'auteur met au cœur de son livre la question de la division sexuelle dans l'espace religieux : l'acquisition et l'entretien d'objets-fétiches (pratique essentiellement masculine) s'oppose à la possession par l'âme de morts masculins non-initiés (pratique exclusivement féminine).

M.D.

Référence du document

Recension : « HENRY Christine, Les îles où dansent les enfants défunts. Age, sexe et pouvoir chez les Bijogo de Guinée Bissau, Paris, CNRS éd., éd. de la MSH (« Chemins de l'ethnologie »), 1994, 214 p. », IESR - Institut européen en sciences des religions, mis à jour le : 13/05/2011, URL : http://www.iesr.ephe.sorbonne.fr/index6517.html