IESR - Institut européen en sciences des religions

[rubriqueaplat]: Raison et Foi

[document]: Document IESRFoi et raisonnement chez Pascal
Intervention lors du séminaire IESR-EPHE Raison et foi (janvier 2008)

Philippe Gaudin

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Blaise Pascal, De l’esprit géométrique, deuxième partie (De l’art de persuader)

« Personne n'ignore qu'il y a deux entrées par où les opinions sont reçues dans l'âme, qui sont ses deux principales puissances, l'entendement et la volonté. La plus naturelle est celle de l'entendement, car on ne devrait jamais consentir qu'aux vérités démontrées; mais la plus ordinaire, quoique contre la nature, est celle de la volonté; car tout ce qu'il y a d'hommes sont presque toujours emportés à croire non pas par la preuve, mais par l'agrément. Cette voie est basse, indigne et étrangère: aussi tout le monde la désavoue. Chacun fait profession de ne croire et même de n'aimer que s'il sait le mériter.

Je ne parle pas ici des vérités divines, que je n'aurais garde de faire tomber sous l'art de persuader, car elles sont infiniment au dessus de la nature: Dieu seul peut les mettre dans l'âme, et par la manière qu'il lui plaît. Je sais qu'il a voulu qu'elles entrent du coeur dans l'esprit, et non pas de l'esprit dans le coeur, pour humilier cette superbe puissance du raisonnement, qui prétend devoir être juge des choses que la volonté choisit, et pour guérir cette volonté infirme, qui s'est toute corrompue par ses sales attachements. Et de là vient qu'au lieu qu'en parlant des choses humaines on dit qu'il faut les connaître avant que de les aimer, ce qui a passé en proverbe, les saints au contraire disent en parlant des choses divines qu'il faut les aimer pour les connaître, et qu'on n'entre dans la vérité que par la charité, dont ils ont fait une de leurs plus utiles sentences. En quoi il paraît que Dieu a établi cet ordre surnaturel, et tout contraire à l'ordre qui devait être naturel aux hommes dans les choses naturelles. Ils ont néanmoins corrompu cet ordre en faisant des choses profanes ce qu'ils devaient faire des choses saintes, parce qu'en effet nous ne croyons presque que ce qui nous plaît. Et de là vient l'éloignement où nous sommes de consentir aux vérités de la religion chrétienne, tout opposée à nos plaisirs. "Dites-nous des choses agréables et nous vous écouterons", disaient les Juifs à Moïse; comme si l'agrément devait régler la créance! Et c'est pour punir ce désordre par un ordre qui lui est conforme, que Dieu ne verse ses lumières dans les esprits qu'après avoir dompté la rébellion de la volonté par une douceur toute céleste qui le charme et qui l'entraîne.

Je ne parle donc que des vérités de notre portée; et c'est d'elles que je dis que l'esprit et le coeur sont comme les portes par où elles sont reçues dans l'âme, mais que bien peu entrent par l'esprit, au lieu qu'elles y sont introduites en foule par les caprices téméraires de la volonté, sans le conseil du raisonnement. »

Nous choisissons de nous appuyer sur ce passage de Pascal, écrit dans les années 1657-58. Plutôt que « Raison et foi chez Pascal », nous traiterons de « Foi et raisonnement », puisque nous partirons d’une définition de la foi dans les Pensées et que le raisonnement, comme puissance en acte de la raison, sera défini en creux à partir de la foi. Nous ferons donc un travail de définition, nous commenterons ensuite l’extrait ci-dessus, nous conclurons enfin et ajouterons quatre remarques en lien avec des problématiques contemporaines liées aux missions de l’Institut européen en sciences des religions.

Foi et raisonnement, chez Pascal, ne sont pas envisagés hors de lui dans un déroulement historique mais en lui, à un point tel et chacun comme poussés à bout, que cela révèle quelque chose d’essentiel à la condition humaine, à la contrariété de notre condition.

Introduction

§ 278 (Pensées, Ed. Brunschwig) : « C’est le cœur qui sent Dieu, et non la raison. Voilà ce que c’est que la foi, Dieu sensible au cœur, non à la raison ».

Cette définition appelle trois remarques :

  • Elle fait surgir deux termes, deux facultés en compétition vis-à-vis de Dieu : le cœur et la raison.

  • On risque de croire que raison et foi sont sur le même plan, alors qu’il y a une hétérogénéité de nature entre elles. La foi est l’état de l’âme de quelqu’un qui se serait rendu sensible à Dieu ou qui aurait été rendu sensible à Dieu par Dieu lui-même – ce qu’il est convenu d’appeler la grâce. Elle est l’état de quelqu’un qui aurait incliné son cœur à croire ou dont le cœur aurait été incliné vers Dieu par Dieu lui-même. C’est Dieu qui se rend sensible au cœur plutôt que le cœur qui se rendrait naturellement sensible à Dieu. Le cœur est une puissance qui, aussi bien, est capable de la vérité la plus haute en même temps que de ce qui nous la fait haïr – « le cœur humain est plein d’ordures ».

  • La foi est de l’ordre de la sensibilité, du sentiment, du « sentement ». Paradoxalement, le sentir, qui concerne les deux sens les plus matériels –toucher et odorat –, semble concerner les vérités les plus hautes, les plus surnaturelles, celles de Dieu, de la charité. En ce sens la foi est tout sauf un demi savoir, une opinion, une croyance, un tenir pour vrai en présence du vraisemblable. Elle est plutôt expérience d’une certitude totale qui occupe l’âme entière. Le « Mémorial » de Pascal, consignant son expérience mystique de novembre 1654, répète le terme de « certitude », alors même qu’il y a « oubli du monde et de tout hormis Dieu ». On peut alors définir la foi comme sentiment de Dieu, au point où justement les génitifs objectif et subjectif se confondent. La foi nous fait sentir Dieu et nous fait sentir comme Dieu. Abolition ou hypertrophie du moi, cette expérience est la conséquence de la conversion en même temps que sa cause décisive.

§ 279 : « La foi est un don de Dieu ; ne croyez pas que nous disions que c’est un don de raisonnement. Les autres religions ne disent pas cela de leur foi ; elles ne donnaient que le raisonnement pour y arriver, qui n’y mène pas néanmoins ».

Cet autre paragraphe appelle quatre remarques :

  • La foi est bien un don de Dieu, même si elle est aussi ce qui procède d’un travail spécifique sur la capacité, l’aptitude à la recevoir.

  • Le raisonnement ne la donne pas. La raison chez Pascal, c’est le raisonnement, l’usage de l’entendement, le mouvement de la démonstration.

  • La foi dont parle Pascal n’est que la foi chrétienne. Nous sommes loin d’un rapprochement entre les religions ou d’une mise à distance et d’un rapprochement de fait de toutes les religions, que ce soit par agnosticisme méthodologique ou par athéisme militant. Toute la pensée de Pascal est de l’ordre de l’Apologétique contre les incroyants et pour le Dieu de Jésus-Christ à l’encontre de tous les autres.

  • Le Dieu de Jésus-Christ ne peut être connu que s’il est aimé ; or il est naturellement haï et fui, car il est un Dieu humble et humiliant. Dieu incline le cœur de ceux qu’il aime et qui l’aiment.

§ 280 : « Qu’il y a loin de la connaissance de Dieu à l’aimer ».

Le meilleur moyen de ne pas l’aimer est peut-être de prétendre qu’il est un objet de connaissance. Pour Pascal, il ne s’agit donc point de donner une nouvelle pensée de Dieu, de rénover le discours théologique, il s’agit plutôt de trouver une nouvelle manière de penser.

Sa Préface au Traité du vide aide à comprendre cette position originale fondamentale :

« Il faut relever le courage de ces timides qui n’osent rien inventer en physique et confondre l’insolence de ces téméraires qui produisent des nouveautés en théologie ».

Selon un renversement cher à Pascal, les anciens n’ont aucune autorité dans le domaine des sciences, car dans ce domaine ce sont eux les enfants ; et ce sont les modernes qui sont les anciens car ils sont au sommet d’un édifice cumulatif qu’ils ont la responsabilité de faire croître. Pascal est bien un scientifique plutôt qu’un savant, il est un homme de foi plutôt qu’un érudit de la théologie. Il est finalement foncièrement cartésien, préfère tenter de lire le Livre d’une nature qui est la « chose étendue » mathématisable face à la « chose pensante », plutôt que ceux des bibliothèques. Tout en étant traditionnel sur le plan de la foi, il est aussi foncièrement novateur dans sa manière de donner la première importance à la forme apologétique de sa pensée. Apologétique et non dogmatique, car il entend s’adresser à tous et particulièrement à l’incroyant, car l’athéisme est fort et faux, tandis que le théisme est vrai et faible selon lui. Si dans le domaine des sciences de la nature les livres des bibliothèques ne trouvent pas grâce à ses yeux, sur le plan religieux Pascal sera par contre un grand lecteur. Non pas tant des théologiens, hormis peut-être Augustin, mais de la Bible surtout, témoin capital d’une foi enracinée dans l’histoire, celle d’un peuple et celle d’un messie incarné qui vécut sous Ponce-Pilate.

Pascal est passé de l’étude des sciences à celle de l’homme. Dans les sciences, l’homme qui est ordinairement dominé par l’espace, renverse la situation et domine l’espace par la pensée. En effet, dans ce cas, le monde est vu à partir de l’ego, à partir de l’homme qui se fait le centre de tout. Or, pour connaître l’homme en lui-même c'est-à-dire dans la spécificité de sa condition entre fini et infini, misère et désir d’être absolument heureux, il faut opérer selon lui une révolution épistémologique et spirituelle qui n’est autre que la conversion chrétienne. Il n’est pas inutile d’amasser des connaissances sur l’homme – ce qui est le travail des sciences naturelles ou humaines –, mais d’après Pascal, seule la connaissance de Jésus-Christ permet de connaître l’homme et finalement de se connaître soi-même. L’homme le plus essentiel et le plus générique rejoint l’intimité la plus individuelle et personnelle. De même que, dans cette perspective, l’on ne peut connaître Dieu que si l’on connaît sa propre misère.

Commentaire

Nous sommes face à une difficulté majeure : l’entendement n’a aucune puissance sur les hommes, car ils sont « emportés à croire non pas par la preuve, mais par l’agrément » et, pourtant, « chacun fait profession de ne croire et même de n’aimer que ce qu’il sait mériter ». Il y a donc un décalage, un divorce, un mensonge, puisqu’il y a une voie qui est naturelle et noble que l’on prétend suivre et que l’on ne suit pas et une voie basse, indigne et étrangère dans laquelle tous s’engouffrent. La première est celle de l’entendement et de la démonstration, la seconde est celle de l’agrément. Le vrai est faible et le faux fort.

Deux puissances sont donc aux prises l’une avec l’autre : raison au sens de l’entendement d’un côté, volonté de l’autre. La raison, définie en creux n’est pas du tout la pointe de l’âme douée pour la plus pure contemplation où se reflèteraient l’ordre du monde et finalement son auteur. La raison est ici puissance de découvrir l’inconnu, de dévoiler les secrets de la nature par la démonstration mathématique ou le modèle hypothético déductif en physique. Nous avons rompu avec la « sagesse du monde » pour reprendre la formule de Rémi Brague désignant la pensée antique qui cherche fondamentalement l’harmonie avec le Cosmos. La volonté, quant à elle, est puissance dynamique, force qui va et qui nous fait aller.

Il reste à comprendre quels sont les principes moteurs de la persuasion de l’esprit (la raison) et de la volonté d’après Pascal.

  • Les principes de l’esprit sont l’intelligence des mots primitifs : espace, temps, nombre, être, principes évidents (ex : le tout est plus grand que la partie) et axiomes de la géométrie. Pascal se souvient sans doute de ces pages fameuses où Augustin montre que tout le monde comprend bien de quoi il s’agit lorsque nous parlons du temps et que tout s’obscurcit dès qu’il s’agit d’en donner une définition univoque.

  • Celui de la volonté se ramène au puissant et universel désir d’être heureux.

Il y aura donc toujours une lutte entre vérité et volupté qui fait que ces principes peuvent entrer en contradiction. Si l’agrément l’emporte souvent sur le raisonnement, la faiblesse de l’agrément vient du fait que les principes du plaisir sont fuyants et changeants et que l’on ne peut rien bâtir de solide à partir d’eux sur le modèle d’un art géométrique de persuader consistant à transmettre certainement la vérité par démonstration.

Reste à comprendre pourquoi la voie démonstrative est la plus noble et la plus naturelle. De ce point de vue, Pascal s’inscrit dans la tradition philosophique la plus classique qui est celle d’Aristote dans les Seconds analytiques : « Notre connaissance ne devient un savoir que par les règles de la démonstration », « certaines choses étant posées, il en résulte nécessairement d’autres que celles qui étaient données et ce, du seul fait qu’elles étaient données ». Quelle que soit la rigueur des syllogismes, la distinction entre la validité logique du raisonnement et la vérité de ce qu’il nous fait connaître, n’en demeure pas moins. On connaît la distinction entre les syllogismes dialectiques dont les prémisses ne sont que probables ou vraisemblables, et ceux, proprement démonstratifs, qui partent d’un vrai anciennement connu pour aller vers un vrai nouvellement connu. Le caractère certain de la démonstration ne tient donc pas qu’à la forme du raisonnement (la logique) mais à la vérité des prémisses de celui-ci. C’est pourquoi Pascal dans De l’esprit géométrique définit la voie démonstrative comme celle qui définit tous les termes, prouve toutes les propositions et substitue partout les définitions aux définis. La difficulté tient donc aux prémisses du raisonnement, puisqu’il convient de définir tous les termes. Or cette tâche est impossible, puisque revient toujours la nécessité de définir un premier terme, ce qui ne peut être fait qu’en faisant appel à d’autres termes qui doivent eux-mêmes être définis et ceci à l’infini… Il faut donc partir d’une intelligence primitive, intuitive et évidente de certains termes. Si les propositions se concluent, les principes se sentent, pour reprendre une formule de Pascal.

Donc, au moment même où l’on pensait pouvoir installer l’empire de la raison, le sol se dérobe sous ses pieds et surgit un redoutable concurrent qui peut prétendre être au fondement de toute démonstration.

§ 282 : « Nous connaissons la vérité non seulement par la raison, mais encore par le cœur ».

La raison ne peut travailler que sur ce qui lui est donné. Non seulement parce qu’il faut bien qu’il y ait quelque chose et non pas plutôt rien, mais encore parce que ce quelque chose doit l’être dans l’évidence, ce sentiment invincible de la vérité donnée par le cœur. Ainsi compris, le cœur est aux antipodes des brumes de l’ineffable, il est un organe de la connaissance, une puissance noétique capable de saisir solidement les vérités premières.

On comprend mieux la noblesse et la certitude de la voie démonstrative et même sa puissance dans le temps via cette accumulation de la connaissance que permet la méthode scientifique, mais on perçoit aussi sa triple faiblesse : elle séduit peu car elle est aride et décourageante, elle est ontologiquement seconde et même secondaire, du point de vue de Pascal, par rapport à la seule vérité qui importe, touchant notre condition et notre salut.

Comment rendre compte alors, de cette situation contrariante ? Comment comprendre cette dignité de la raison que tout le monde reconnaît et que l’on suit fort peu cependant ?

Dans notre extrait, ce que nous pourrions appeler le tour de pensée pascalien se manifeste lorsque celui-ci nous propose un détour par les « vérités divines », de même que dans sa vie il est passé de l’étude de la nature à celle de l’homme même si l’une ne succède pas purement et simplement à l’autre dans la vie de Pascal. Il s’agit de changer de plan, de sauter à un autre ordre de vérité, celui proprement religieux de la charité. Mais l’erreur serait de croire que Pascal nous invite à une expérience mystique intraduisible. L’homme est certainement un mystique, mais non le penseur, l’auteur. Il s’agit au contraire de continuer à rendre intelligible ce qui ne l’est plus par la seule raison. C’est justement son hyper rationalisme géométrique qui détourne Pascal d’une position métaphysique rationaliste, mais son Dieu « sensible au cœur » le conduirait plutôt à une position globalement rationalisante, car seule à même de rendre compte de la totalité et de l’intimité de la condition humaine. Pascal est un penseur hiérarchique et multiple car la réalité est elle-même éclatée et multiple. C’est un homme ordinaire, un scientifique et un mystique, comme il y a trois ordres de vérité, celui de la chair, de l’esprit et de la charité. Mais peut-être faudrait-il ajouter un quatrième, qui n’est nulle part et partout, qui est celui qui juge qu’il y a trois ordres. En ce sens, la forme même de la pensée de Pascal est juridique en ce sens qu’il s’agit de rendre justice à tous et à chacun le sien. Une vérité qui prétendrait régenter hors de son ordre serait ridicule ou tyrannique comme si la force ou la piété pouvait quoi que ce soit en géométrie. Mais la quatrième dimension de Pascal, celle du penseur (au sens fort où penser c’est juger), de l’apologète et même du styliste qui doit nous incliner à croire, ne reste pas cantonnée dans un ordre particulier, c’est elle qui veut nous persuader, avec d’autres moyens que la pure démonstration, de la vérité du christianisme et de la puissance compréhensive des vérités divines.

Parlant de celles-ci, il est remarquable que dans notre texte, il écrive : « Je sais qu’il a voulu qu’elles entrent du cœur dans l’esprit, et non pas de l’esprit dans le cœur… ». Remarquable est bien sûr cet usage du verbe savoir dans l’ordre des « vérités divines », de la part de quelqu’un qui, plus que tout autre, n’a jamais confondu savoir et croire !

Pensons au § 252 : « Combien y a-t-il peu de choses démontrées. Qui a démontré qu’il sera jour demain et que nous mourrons ? »

Délice synthétique pour épistémologue devant toujours revenir sur la salutaire distinction entre déduction et induction. Qu’une chose se soit passée mille fois dans telles circonstances ne prouve pas qu’elle devra se passer toujours et quand bien même nous aurions une loi mathématiquement formulée pour prédire avec précision un phénomène naturel, rien ne nous assure que la nature « obéira » toujours aux lois de la perception que nous en avons ou que le cadre d’observation changeant, le phénomène observé ne changera pas. Si Pascal écrit qu’il sait, cela vient justement que ces vérités sont reçues, que ce soit par l’expérience de la foi ou la tradition historique. En ce sens, même si elles restent contestables par nature, elles ne peuvent ni ne doivent être évaluées comme des opinions plus ou moins vraisemblables. Elles sont, en elles-mêmes, à accepter ou à rejeter, à aimer ou à haïr. Mais l’apologète nous propose une autre voie, essaye de déstabiliser l’esprit fort qui rejette en essayant de lui montrer que seules ces vérités particulières sont finalement éclairantes sur ce qui importe le plus dans la vie de l’homme.

Précisons donc la nature de ces « vérités divines ». Il faut comprendre qu’elles n’ont pas le même statut et que c’est la forme même de leur cheminement dans l’âme qui va changer, puisqu’elles entrent du cœur dans l’esprit et non l’inverse. Dans ce cas, on ne peut connaître que si l’on aime. Dès lors, nous assistons à une véritable révolution par rapport à la situation initialement décrite. La raison était fidèle à la vérité, noble et humiliée car la volonté ne cessait de la trahir ; maintenant elle est superbe, autoritaire et impérialiste. Voilà pourquoi un homme aussi rationnel que Pascal, peut parfois s’écrier « Tais-toi raison imbécile ! ». Nous pourrions même dire que la lutte contre l’argument d’autorité ne vaut pas seulement quand la religion prétend régenter la science, mais quand la raison prétend régner hors de son ordre. Dans l’ordre de la charité, l’amour cesse d’être une passion, c’est dire une maladie de l’âme, mais la faculté suprême de connaître qui ouvre à l’intelligibilité non pas de notre monde, mais de notre situation dans ce monde et du sens de cette présence.

A ce point de notre commentaire, il convient de montrer avec d’autres ressources que celles que nous trouvons dans notre extrait, quel usage Pascal fait d’une doctrine religieuse. En l’occurrence celle du péché originel. Il faudrait citer des passages entiers de la lettre du 24 septembre 1651 écrite à sa sœur Gilberte à l’occasion de la mort de leur père où il essaye de faire comprendre le péché comme passage du théocentrisme à l’égocentrisme et comment l’amour de soi qui était sain et relié à l’infini de l’amour de Dieu devient un amour propre, malade de n’aimer que soi, infiniment.

Lisons au moins le § 434 : « L’homme est plus inconcevable sans ce mystère que ce mystère est inconcevable à l’homme… de sorte que ce n’est pas par les superbes agitations de notre raison mais par la simple soumission de la raison, que nous pouvons véritablement nous connaître ».

Cette doctrine du péché originel, obscurité éclairante, signifie que l’homme ne peut pas ne pas se détourner de Dieu, alors même qu’il en provient. Le péché est un événement, mais qui n’a pas lieu dans l’histoire ; il ouvre plutôt une histoire, il ouvre l’Histoire. Dans un tout autre contexte, il est clair que Rousseau laïcise cette notion de péché originel dans son Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes où il s’agit aussi de raconter le passage de l’amour de soi à l’amour propre en commençant par « écarter tous les faits ».

L’état de nature est l’état initial de la créature qui ne s’est pas détachée de son créateur, l’état de péché est celui de la créature qui s’est détachée de son créateur, l’état de grâce est celui du pécheur ayant reçu et accepté la foi, l’état de gloire est celui de la créature retrouvant son créateur. Le premier et le dernier états ne sont pas dans l’histoire ni dans le temps. Péché et grâce forment la lutte intérieure à chaque homme vivant sur la terre. Dans l’état de création ou dans celui de la grâce, l’homme est élevé au-dessus de la nature, rendu comme semblable à Dieu ; dans l’état de corruption et de péché, il est déchu de cet état.

A partir de ces représentations que l’on peut simplement recevoir, ce qui semblait être deux phénomènes contradictoires ont en fait la même cause : la faiblesse du raisonnement pour persuader les hommes et l’orgueil déplacé de la raison à vouloir être juge de toutes choses ne sont que deux modalités différentes d’égocentrisme. En effet la raison offense l’individu dans ses intérêts immédiats ; ce dernier est inféodé dans ce cas à l’ego obsédé par la recherche du bonheur individuel, au mépris de la vérité et de la justice. Quant à l’orgueil rationnel, il ne s’agit plus d’un orgueil immédiatement individuel, mais plutôt celui de notre espèce qui ramène le monde à ses catégories par l’opération de la connaissance.

Pour Pascal, seule la conversion, effet de la grâce et seulement de la grâce, rétablit chaque puissance dans son ordre : encourager le travail du raisonnement là où il convient, libérer la puissance noétique du cœur là où il convient. Mais ce discernement suppose au préalable, non pas tant une argumentation qu’une séduction de la volonté par une douceur céleste qui la charme, l’entraîne et dompte sa rébellion. La conversion est une révolution qui répond à la révolution du péché et qui rétablit d’une manière surnaturelle un ordre naturel bouleversé. Notons que sur cette question Pascal, dans l’extrait que nous citons, ne fait pas passer la frontière entre judaïsme et christianisme mais entre la loi de Dieu et tous les hommes, qui sont tous charnels et préfèrent écouter ceux qui leur disent des choses agréables.

Conclusion

Foi et raisonnement chez Pascal, cela signifie chercher à comprendre comment peuvent coexister en un homme un hyper développement des facultés rationnelles et de la foi, mais aussi des ordres de vérité différents toujours potentiellement en conflit. Si la foi est chez lui expérience mystique et comblante de la présence de Dieu, elle est aussi, via les « vérités divines » ce qui nous fait connaître nous-mêmes et nous fait comprendre nos contrariétés. La raison est une puissance, mais un travail et une peine qui nous permet d’avancer à tâtons du connu vers l’inconnu indéfiniment. « Tu démontreras à la sueur de tes raisonnements » aurait pu être la sentence de Pascal.

Quelle que soit l’importance décisive de la foi, celle-ci reste un don dans la perspective pascalienne. Ce qui ne signifie pas qu’il n’y a rien à faire pour s’en rendre au moins digne. La tâche la plus haute et la plus urgente de l’homme est alors de penser. En ce sens Pascal, quoiqu’on dise et quoiqu’il dise lui-même, est profondément philosophe, puisque pour lui toute notre dignité et notre responsabilité sont dans la pensée, tandis que dans le raisonnement est un témoignage de notre chute.

Remarques

1 – Pascal est un penseur profondément laïque, en deux sens. Il l’est, car celui auquel il s’adresse est en droit tout homme. Nous ne nions pas la difficulté que peut présenter sa pensée et les obstacles qui, de fait, peuvent se dresser pour quiconque veut le comprendre. Il ne fait pas œuvre d’érudition pour des érudits mais veut saisir chacun d’entre nous au cœur de notre condition. Laïque, il l’est encore tout simplement parce que Pascal n’a jamais appartenu au moindre clergé d’aucune sorte.

2 – Pascal a quelque chose de « dépaysant » à notre époque, par le fait même qu’il fait l’apologie d’une religion particulière. En effet, aujourd’hui, que ce soit par sympathie interreligieuse, agnosticisme méthodologique ou athéisme, les “religions” semblent placées a priori au moins sur un même plan si ce n’est sur un pied d’égalité pour ainsi dire “sacré”. Même si Pascal n’est pas du tout un représentant des théologies naturelles rationnelles, il n’en reste pas moins que la religion reste pour lui - par excellence, peut-être - le lieu de l’argumentation et non des “opinions personnelles”.

3 – Quel rapport établir entre Pascal et la question de la présence des faits religieux dans l’enseignement de la philosophie ? Dans sa recherche de la vérité de l’homme (et pas seulement du monde ou de l’homme comme phénomène du monde), il fait appel comme nous venons de le voir à des vérités qui sont finalement factuelles au sein d’une révélation religieuse particulière. Le travail fondamental est bien un travail de la pensée, tout en renvoyant à un moment donné à un type de connaissance ou de culture de nature différente. Cela n’est évidemment pas vrai pour tous les philosophes, mais il se trouve que cela vaut pour Pascal, c'est-à-dire un philosophe pour lequel la vérité religieuse n’est pas un moment de l’histoire de la philosophie, mais ce sans quoi elle est profondément vaine.

4 – Un tel penseur, sans doute un des plus grands écrivains de la langue française, ne doit-il pas avoir une place de choix dans notre école ? Il n’est pas mauvais de se rappeler que Pascal n’a été élève d’aucune école, université, n’a pas le moindre diplôme et n’a jamais professé. N’est-ce pas là toute la dignité de l’institution scolaire républicaine de faire une place à une pensée qui la déborde de toutes parts et par la même la fonde, y compris au-delà d’elle-même, en vérité.

Philippe Gaudin

EPHE/IESR

Référence du document

« Foi et raisonnement chez Pascal », IESR - Institut européen en sciences des religions, mis à jour le : 23/03/2009, URL : http://iesr.cerimes.fr/index4397.html